"Dieu seul, depuis l’éternité est tout. Son essence se divise en trois distinctions éternelles. La première est le monde-feu, la seconde est le monde des ténèbres, et la troisième est le monde-lumière. Et pourtant, il n’y a qu’une seule essence, l’une dans l’autre ; mais l’une n’est pas l’autre."
Jacob Boehme



La nuit la plus longue
jeudi 21 décembre 2006

par Bayazid

17 heures. Extérieur, nuit.
Je suis dans ma voiture, au pied de l’immeuble.
Je rêve en écoutant « Odjenar » de Miles Davis, sorte d’interrogation lente et hésitante, petites phrases ténues comme un secret, qui accompagnent les premières lumières de la rue....
Tu ouvres brusquement la portière, tu t’assieds auprès de moi et tu dis simplement : « c’est moi, Leila ». Je me suis tourné vers toi, tu t’es tournée vers moi. Nos regards se sont accrochés, longuement.
J’ai béni la nuit noire qui nous enveloppait et nous dérobait à la vie du dehors. Et j’ai plongé dans tes yeux, Leila.

Dérives et délices, Tu m’accueilles enfin sur la route de l’oubli ! J’ai donc su traverser la fragile certitude de l’apparence ?

Dans l’océan de la nuit, je suis au milieu d’un banc de poissons célestes :
Des milliards et des milliards, et tous, nous nous connaissons !
Je suis un cœur universel, relié à tous les cœurs universels.
Ensemble, nous nous connaissons, ensemble, nous Te connaissons.
Je vois et je sens par la vue et la pensée de notre cœur unique.
Cette nuit sidérale n’est que lumière et musique.
Elle est comme le manteau sans fin ni commencement, sans limites, qui englobe nos êtres unis en Un seul.
Parfois, Tu te fais voir séparé, quoi que sortant de nos pensées et de nos coeurs.
Tu te divises instantanément en myriades de particules lumineuses qui retombent sur nous et en nous.
Et tout recommence ainsi, infiniment, pour vivifier notre amour et notre volonté, juste pour décider : Création !
Arbre : je sens, dans la terre meuble, pousser mes racines, mes branches et mes feuilles.
Rocher : je sens surgir en moi cette poussée minérale qui me fait montagne.
Ruisseau : je deviens rivière, lac, mer immense.
Nuage : je vole, je file, je ris, je grandis ;
Il pleut sur ton visage, Leila, je suis tes larmes et celui qui les essuie.
Je suis le prisonnier et le remord, le don et le regret, le vivant, émouvant et imparfait.
Je suis malade. Je meurs heureux.

23 heures. Intérieur : boîte de nuit
Je suis enfermé, seul. La sono vomit une musique à un seul temps, horrible : les oreilles arrachées. Je suis seul : pourquoi m’as-Tu abandonné ? Comment, si bas, insignifiant à moi-même et aux autres ? Comment sans mobile et sans but ? Comment si las, si triste sans larmes. Une jeune fille danse, visage de Botticelli, longs cheveux blonds. Un jeune homme pâle et brun est avec elle : pas une lueur d’espoir sur leurs visages absents dans les sons atrocement présents. Je sors.

Deux heures du matin. Extérieur nuit : pluie dans la rue.
Je marche transpercé de pluie noire. Je suis en ban-lieu. Pas une vitrine. Sur les murs, l’horrible béton gris de ma déréliction. Au coeur de la poitrine, la nausée d’incertitude des rares lampadaires.
Je rejoins ma voiture. Je roule dans des rues inconnues, brillantes de pluie sale. J’allume la radio. Ma souffrance est comme la musique d’Enesco que j’entends : stridence de soprano, vacarme d’orgue. Ma souffrance est contenue dans ces rubans sonores, dont les couleurs entremêlées font surgir un horrible gris à peine éclairé d’éclats rouge sang.
Seule la musique me maintient en vie. Mort je serais, aspiré de néant, sans elle. Andantino du concerto pour piano N°9 de Mozart : longue phrase du piano qui ne s’arrête jamais, et continue jusqu’à l’expiration. Sanglot des trilles : en réponse, tendresse du phrasé de la main gauche.
Chaque note me retient à la vie, chacune est comme déposée sur les petites ampoules allumées de l’éclairage de Noël de ce village inconnu, où je roule au hasard.

MP3 - 613.3 ko

Six heures du matin. Extérieur nuit : route de campagne.
J’ai perdu les clefs de ma maison. Je ne rentrerai pas. Au jugé, je roule au nord, vers l’aéroport. Je vais prendre l’avion. Je ne suis pas sur l’autoroute mais sur une route de campagne. La pluie tombe toujours en rideau éclairé par les phares.
La musique du concerto, sur ce rideau, me désigne nos passions humaines : les personnages qui butent, se renversent, mêlent leurs douleurs, les soupirs, l’espoir, la suspension des phrases... L’âme est l’héroïne du concerto, elle est dans le chant du piano : elle se meurt devant moi, blessée à mort. Puis elle se relève pour dire encore : je suis là, je t’aime toujours, mais je m’en vais.
Expiration finale, accords de fin.

Sept heures du matin. Intérieur : café de village.
J’entre dans ce petit café d’un autre âge : vieille maison, trois marches pour pousser la porte à carillon. Pas de musique. Les gens parlent à voix basse. Je demande un café, nous sommes plusieurs ainsi debout au comptoir. Des hommes du village, certains âgés, la casquette sur les cheveux bien peignés. Des jeunes en costumes et pardessus, prêts à prendre le train ou la voiture pour aller au bureau. Deux femmes emmitouflées dans les pulls chauds qui ont remplacé la chaleur douillette du lit qu’elles viennent de quitter.
Je bois mon café en silence, j’écoute les murmures ponctués d’exclamations, les bruits de la machine à café. Je paie et je sors.

Huit heures du matin. Extérieur (encore) nuit : la route.
Il pleut toujours. Je monte dans la voiture, je ne mets pas de musique. Plusieurs airs chantés me viennent spontanément en tête : voix suppliantes, voix tranquilles, vocalises, voix de femmes et d’hommes...
Lorsque j’approche de l’aéroport, le jour se lève. Aucun soleil : il pleut toujours. Lumière blafarde, lumière faible d’un petit matin froid.
Le soleil ne viendra pas du dehors. C’est au-dedans qu’il apparaît. Je sens, imperceptiblement, mais avec constance, les muscles de mon visage commander mon sourire. Je sens, dans mon corps, une chaleur bienfaisante qui afflue. Au moment où il cesse de pleuvoir, enfin, mes larmes coulent.
Et je dis MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI, MERCI. Fais de moi ce que Tu voudras.

Pour répondre à cet article

Pour consulter le forum lié à cet article

Bayazid

 

La photo provient du site : http://antwrp.gsfc.nasa.gov/.

La musique est un extrait de Mozart : Piano Concerto #9 In E Flat, K 271, "Jeunehomme" - 2. Andantino (EMI CLASSICS)


Les articles de ce parcours ne se veulent ni complets ni exhaustifs. C'est pourquoi nous invitons les visiteurs de ce site à utiliser largement le forum lié à chaque article en cliquant sur le lien Pour répondre à cet article afin de noter les réflexions, remarques et commentaires qu'ils souhaiteraient partager ici.

Cette page a déjà été visitée 7404 fois.


Lune précédente...

Revenir au sillage de Lumière

Lune suivante...

D'autres articles du site à consulter sur les thèmes traités ici :

Cage thoracique (Poitrine)
"Le Coeur est Tout"
Le Mantra Yoga
La Prière de Jésus ou Prière du coeur
Poumons, bras : une mystérieuse complicité...
Crise de foie

Déréliction
Et Jonas dort
L’amitié initiatique révèle le sens de la souffrance
La lumière des regards
Souvenirs imaginaires de William Courtenay
Souvenirs imaginaires de Gregorio Franchi

Foi
Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face
Que Toi qui sois avec moi !
Etre vrai !
Avec Maïtreyi Amma (1)
La foi dans l’homme !

Initiation
« Le Bout du Monde »
Dans la Forêt
Le premier chant de l’aube
"L’oeuvre divine, dans sa réalité permanente, est le sacerdoce éternel..."
"Nous ne sommes étrangers les uns aux autres qu’en apparence"

Larmes
Enfin une lumière...
La légende des Sept Dormants
Souvenirs imaginaires de Lady Margaret Gordon
Le labyrinthe de Chartres : miroir du Sentier
Etape 33 : De O Cebreiro par Triacastela à Sarria

Lumière
Et Bayazid s’en fut pour le grand saut
Le tétragramme de la chapelle du château de Versailles
Le versant éclairé
Découvrez la boutique des Baladins de la Tradition !
"L’Inde, pays de la lumière, de la connaissance"
"Le Voyage alchimique" : sept DVD à découvrir !
Et Bayazid s’en fut pour le grand saut

Mozart
William Beckford de 1760 à 1777
Les proches de William Beckford
Souvenirs imaginaires de W.A. Mozart
Calendrier de la Tradition : Mai !

Musique
Profane, sacré et connaissance
La loi des polarités sexuelles et de la folie
L’instrument et la mélodie
Thérèse de Lisieux : 1890 à 1895
De la musique avant toutes choses
Les Orientales, festival de musiques et traditions d’Orient
Festival de musique sacrée de l’abbaye de Sylvanès, du 12 juillet au 30 août 2009

Nuit
Le Mont du Soleil
Le solstice d’hiver
Rencontre avec l’esprit du rocher
Une bougie à votre fenêtre en signe de Lumière et de Paix
Nuits

Piano
Raymond Bernard : "toute ma vie était pré-ordonnée"
Vers une théorie de l’art - la musique

Pluie
Etape 38 : De Saint Jacques de Compostelle par Transmonte à Negreira
Pluie sur Bbsr
Mais en quoi Elie nous concerne-t-il aujourd’hui ?
Etape 29 : De Hospital de Orbigo par Astorga à Rabanal del Camino
Etape 10 : De Torres de Berrellen par Luceni à Gallur

Poisson
Jeux de mots laids
Jonas, colombe de Dieu
Sous le signe des Poissons : douzième jour
Histoire de Saint Blaise
"Le rocher de la Naine"

Solstice
Feux de la Saint Jean
La Saint Jean d’hiver
Les Saturnales
La naissance de Mithra


Il y a actuellement 2 contribution(s) au forum.


Pour ajouter un nouveau commentaire à cet article

 


Accueil - Alphabétiquement vôtre - Sur les Routes - Horizons Traditionnels - Champs du monde - Plan du site
Copyright © 2002/2022 - Les Baladins de la Tradition